LES  " TROUS  DE  MEMOIRE "

 

di Philippe ROUILLÉ

 

( da " Le Musée des Arts et Métiers – La Revue " n° 2, febbraio 1993 )

 

 

 

 

Les "trous de mémoire" dont il est question ici sont destinés à restituer des actions préprogrammées ou des informations préenregistrées.

 

Il existe une grande similitude entre les solutions adoptées dans des branches d'industrie très différentes (textile, imprimerie, facture instrumentale, etc.), pour enregistrer des actions, parfois très compliquées, que l'on désire reproduire à l'identique et un grand nombre de fois, sans intervention humaine directe. Un long trajet technique et surtout psychologique a été nécessaire pour parvenir à ces solutions, elles-mêmes concurrencées, de nos jours, par d'autres méthodes qu'elles ont contribué à faire naître.

 

La came, connue depuis l'Antiquité, et ses dérivés, ont longtemps représenté le meilleur moyen de reproduire un mouvement préprogrammé. Utilisés par exemple dans les moulins à foulon ou dans les mouvements des jacquemarts, ces systèmes "en relief" se heurtent à plusieurs limites:

- la durée des opérations programmées dépend directement de la circonférence du cylindre qui supporte les cames;

- on peut parfois changer les cylindres, mais l'opération est malaisée et le stockage très encombrant;

- toute modification ultérieure du programme est difficile et coûteuse.

 

L'industrie textile va alors jouer un rôle de pionnier. En 1725, un ouvrier lyonnais, Basile Bouchon, utilise dans un métier à tisser une feuille de papier perforé pour soulager le travail du tireur de lacs. La disposition des perforations était établie en fonction du dessin à reproduire sur le tissu. Le fait que Bouchon fasse pénétrer dans les trous du papier les aiguilles qu'il voulait neutraliser, tandis que les aiguilles actives étaient repoussées par les pleins, est significatif de la difficulté psychologique d'envisager que des vides puissent jouer un rôle actif. Mais l'idée de commander les actions répétitives d'une machine, non par des cames solidaires d'un arbre rotatif, mais par des trous effectués dans une bande de papier, est révolutionnaire.

 

En 1728, Falcon, qui travaillait avec Basile Bouchon, remplace le papier continu par une suite de cartes perforées attachées les unes aux autres, permettant de modifier rapidement le programme. Vaucanson, en 1745, automatise encore le métier mais utilise un cylindre perforé, moins souple que les bandes de papier ou de carton.

Ces innovations sont reprises et perfectionnées par Jacquard au XIXe siècle avec des métiers comprenant jusqu'à deux mille crochets.

 

 

 

 

D'autres secteurs vont utiliser largement ces « trous de mémoire » par la suite. En 1843, Claude-Félix Seytre fait breveter à Lyon un système utilisant des cartons perforés dans les instruments de musique mécanique. Après les essais confidentiels de divers facteurs, le carton ou le papier perforé deviennent d'utilisation courante dans les pianos ou les orgues automatiques, dans les années 1880-1890.

 

Plusieurs types de supports coexistent alors avec différents types de lecture. Le carton perforé, plié en accordéon, est surtout employé dans les orgues de rue, de Barbarie ou de foire; son épaisseur le rend assez encombrant mais sa solidité permet un emploi intensif et l'utilisation mécanique des palpeurs.

Le rouleau de papier perforé est la mémoire des instruments à action pneumatique, pianolas, violons, banjos, harpes, etc. D'un volume réduit, il permet un répertoire important et des morceaux de grande longueur, mais sa fragilité le réserve à des commandes pneumatiques.

 

Les disques, en métal pour les boîtes à musique à lames vibrantes (Symphonion, Polyphon), ou en carton pour la famille des organettes, petits harmoniums portables, étaient très répandus dans les années 1890-1914.

En ce qui concerne la lecture, quatre systèmes sont apparus successivement et continuent d'être employés suivant les besoins: la lecture mécanique, la lecture pneumatique, la lecture par contacts électriques et enfin la lecture optique des cartes et bandes perforées des machines statistiques ou informatiques. Tous ces dispositifs permettent une vitesse de lecture de plus en plus élevée.

 

Vers la fin du XIXe siècle, plusieurs branches industrielles comprennent l'intérêt des supports perforés. C'est le cas de l'imprimerie avec l'invention aux États-Unis, en 1885, de la Monotype qui fonctionne avec une bande perforée codée, très proche de celle des pianolas.

On trouve également des supports perforés dans certaines machines d'écriture Braille pour aveugles, ainsi que dans les bandes de télégraphe ou de télex, dans les machines mathématiques, statistiques et informatiques ainsi que, dans l'industrie, pour la commande de nombreuses machines-outils.

 

Mais l'emploi des supports perforés pour enregistrer et reproduire des informations rencontre aussi des limites. Ce système est déficient si on lui demande de restituer instantanément des informations très complexes ou trop nuancées. Aussi il a été remplacé par les techniques analogiques, les supports magnétiques ou encore les techniques de lecture au laser.